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16 décembre 2018 , , , , , , 1 commentaire

Twitter, Google et Facebook… Fermer son compte et abandonner ces plateformes toxiques, est-ce une solution

Jai découvert avec surprise qu’Authueil, un blogueurs que je lis toujours avec plaisir, s’est vu suspendre son compte Twitter.  Son compte a été bloqué à l’occasion du grand ménage de Twitter en juillet 2018 lorsque la firme a verrouillé de nombreux  comptes à l’activité jugée « suspecte ».

En cas de blocage illégitime, comme ici, il suffit de  donner à la plate-forme son numéro de téléphone portable. Ce qu’a refusé Authueil au nom de la légitime lutte contre le flicage en ligne. Cet incident a par ailleurs précipité une décision qui couvait puisque le réseau social était devenu selon lui :

un repaire de trolls et de militants de tout poil, qui sont là pour faire leur pub et polémiquer, de préférence en meute bête et méchante.

Je partage ce constat. Je l’ai écrit ici même. Je suis cependant plus réservé sur les conséquences à en tirer, à savoir abandonner ces plateformes sur laquelle des militants s’écharpent à coups d’insultes, où des fakenews pullulent parce que ceux qui cliquent sur « partager » ne lisent guère plus que le titre de l’article qu’ils relaient et où une lointaine cousine publie une photo de sa « magnifique verrine de noël » sous laquelle tous ses amis en commentaire expriment leur ardent désir de la voir s’inscrire à top chef.

Dit comme ça, partir de ces plateformes toxiques, ça se tient. C’est même la seule chose intelligente à faire. Mais en relisant un article de Rachid Zerrouki sur l’illétrisme numérique, je pense que ça ne peut pas suffire.

Abandonner Facebook ou Twitter pour Wikipédia c’est valider une certaine ghettoïsation du web. Ceux qui ont les moyens de le faire lâcheront les plate-formes toxiques comme Facebook ou Twitter ;  ceux qui n’en ont rien à foutre des libertés numériques (et c’est le cas de la majorité des gens) y resteront. On se retrouvera alors dans une situation dans laquelle quelques grosses sociétés privées surveilleront et exploiteront les données d’une majorité alors qu’une minorité sera (peut-être) épargnée.

Partir ne suffit pas. On ne peut pas faire reposer la solution aux capitalisme de surveillance sur la responsabilité individuelle et demander aux deux milliards d’utilisateurs de Facebook de fermer leur compte. C’est une solution individualiste. Il faut une solution politique.

Le RGPD est une solution, imparfaite certes, mais elle existe. Les articles 11 et 13 de la directive de l’Union Européenne sur le droit d’auteur, quoiqu’en disent certains défenseurs des libertés numériques [1] constituent aussi une piste à explorer. L’éducation au numérique en est encore une autre. L’Éducation nationale a malheureusement largement raté ce virage avec une approche très orientée « code », comme si savoir coder était une compétence pour former des bons citoyens. [2]. Fort heureusement il existe de nombreuses associations qui œuvrent à l’apprentissage de la littératie numérique : les voyageurs du numérique, Nothing2Hide [3], le Clémi (qui dépend de l’éducation nationale), deci-dela, et j’en oublie.

Je comprends l’envie de lâcher Facebook & co pour se réfugier sur des Mattermost et autres Mastodon et les oublier comme un mauvais souvenir. Cependant il faut aussi travailler à d’autres solutions que la sauvegarde individuelle.

  1. Les articles 11 et 13 de cette directive créent un nouveau statut à côté de celui d’éditeur et d’intermédiaire technique spécialement taillé pour les géants du web type Facebook, Google ou Twitter qui captent une bonne partie de la valeur de la création de contenu sans aucune obligation de redistribution ni aucune contrainte légale. Les défenseurs des libertés numériques se sont déchirés sur cet article avec d’un côté les libertariens pour qui il ne faut rien réguler au nom de la préservation de la neutralité du net et une aile plus sociale qui souhaite rétablir un équilibre quitte à revenir sur une conception absolue de la neutralité du net. Je salue au passage la position courageuse de la quadrature du net qui a décidé d’ajuster sa stratégie et d’abandonner la vision libertarienne très anglo-saxonne des libertés numériques qu’il faudrait défendre à tout prix quitte à laisser des monstres comme Google et Facebook perdurer.
  2. Je ne fais pas que publier des billets, je fais aussi des trucs. Chez Nothing2Hide, nous travaillons à des sujets liés à la littératie numérique. On en reparle en janvier 2019.
  3. On voit au passage à quel point la conception libérale de l’éducation a gagné du terrain ces dernières années : pour les libéraux l’école n’est pas censée former des citoyens mais mais est là pour apprendre un métier, d’où l’apprentissage du code. On est aux antipodes de l’école républicaine. Dans ce cas autant demander à Wall Street English d’assurer les cours d’anglais et à l’université de Marion Maréchal-Lepen d’assurer les cours d’histoires.


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