2 septembre 2018 # # # # # 40 commentaires

Qui veut interdire l’anonymat en ligne

Depuis qu’Internet existe, la possibilité de s’exprimer anonymement en ligne a toujours été attaquée. Ce qui a changé au cours de ces dernières années – et c’est inquiétant – c’est la typologie de ses détracteurs.

Jusque aux alentours de 2010, ceux qui voulaient supprimer l’anonymat en ligne se limitaient aux États dits autoritaires, Chine, Vietnam, entre autres, l’objectif principal étant de contrôler le discours public.

La volonté d’obliger les internautes à s’exprimer sous leur véritable identité s’est ensuite étendue aux États dit démocratiques. Facebook oblige depuis pas mal d’années à s’enregistrer sous son vrai nom et il ne se passe plus une seule semaine sans qu’on entende un responsable politique chouiner dans les médias pour expliquer qu’Internet #saymal puisque les gens peuvent dire ce qu’ils veulent sous pseudonymat. Ainsi, dès 2012 notre Nadine Morano nationale militait pour l’interdiction de l’anonymat sur Twitter.

Que des hommes ou femmes politiques tentent d’exister en s’attaquant à l’anonymat sur Twitter ou sur n’importe quel réseau social sans regarder plus loin que le bout de leur nez et sans mettre en balance les conséquences pour la liberté d’expression, pilier de la démocratie, tout ça pour glaner quelques voix d’électeurs perdus qui applaudissent des deux mains chaque fois qu’une mesure autoritaire est évoquée et un bouc émissaire désigné,  c’est affligeant mais je comprends. Notre classe politique est malade depuis de nombreuses années, à droite comme à gauche [1].

Ce qui est plus inquiétant c’est que l’idée d’interdire l’anonymat s’est désormais glissée dans l’esprit de gens qui ne sont ni de gros démagogues, ni des dictateurs en puissance.

Aude Lorriaux est journaliste et trouve que les gens ne sont pas assez gentils sur Twitter, ce qui est probablement vrai. Elle aimerait que Twitter oblige ses utilisateurs à afficher leur identité, car je cite, « on est moins méchant quand on ne se cache pas ». Aude a certainement dû se prendre des tombereaux de merde pour en arriver à publier ça. Aude s’en est également pris après avoir publié ce tweet. Mais Aude, je te le dis ici sans aucune animosité : interdire l’anonymat n’est pas une solution.

J’entends que de se faire insulter sur Twitter n’est jamais agréable et que l’affaire Nadia Daam est loin d’être anecdotique. Mais nous aurions pourtant plus  à perdre à interdire l’anonymat qu’à supporter les trolls.

Interdire l’anonymat sur Twitter c’est tout simplement porter atteinte à la liberté d’opinion et à la liberté d’expression. C’est en tout cas l’avis de l’ONU puisqu’en 2015, dans son rapport annuel  sur la liberté d’expression, celle-ci consacrait l’anonymat comme une condition essentielle de l’exercice de ces deux libertés à l’ère numérique :

Drawing from research on international and national norms and jurisprudence, and the input of States and civil society, the report concludes that encryption and anonymity enable individuals to exercise their rights to freedom of opinion and expression in the digital age and, as such, deserve strong protection.

2015 annual report of the Special Rapporteur on freedom of expression, David Kaye

Interdire l’anonymat sur Twitter c’est amener de mauvaises solutions à de vrais problèmes.

D’accord, mais on fait quoi ?

On apprend à gérer les trolls. Samuel Laurent, décodeur en chef au monde et de ce fait éleveur de trolls de combat malgré lui, a rédigé un très bon fil dans lequel il partage ses meilleurs conseils contre la trollerie ordinaire :

Pour aller plus loin, il existe aussi le guide Zen and the art of making tech work for you.  Il y est question de la création de safe space en ligne ou hors ligne, de moyens de lutte contre le harcèlement, d’outils de contrôle de trolls, de prise de parole sous pseudo, de contrôle de ses infos perso, etc.

Se défendre contre les trolls c’est bien mais ce n’est pas suffisant. Ce n’est qu’une rustine car ce n’est pas là que se situe la racine du problème. La violence verbale ce n’est pas Twitter qui la crée. Twitter l’amplifie certainement avec son système de réponses en 250 caractères qui favorise plutôt la bonne vanne que  l’argument de fond mais Twitter ne reste qu’un vecteur. Chasser la violence de Twitter ne réglera aucun problème.

Par contre éduquer aux usages du numérique, expliquer que lorsqu’on publie quelque chose sur Internet c’est public, que ce n’est pas parce que c’est numérique que c’est virtuel, que l’on peut faire autant de mal derrière un écran qu’en face à face,  éduquer et expliquer, ça c’est un peu plus utile. Mais évidemment, c’est un peu plus compliqué et un peu plus long qu’interdire.

  1. avec mention spéciale pour la droite la plus bête du monde qui a quand même réussi l’exploit de se faire battre aux dernières présidentielles par un jeune loup sorti de nulle part alors que tous les voyants étaient au verts pour les républicains

Réagissez

Si ce billet vous a plu ou si vous voulez apporter des précisions, ou si vous n’êtes pas d’accord avec ce que je raconte, c’est ici qu’il faut vous manifester. Je me réserve toutefois le droit de supprimer toute contribution insultante ou qui n’aurait rien à voir avec la choucroute.

  1. merci beaucoup pour votre réponse bienveillante et argumentée 🙂 comme je le disais à @MmeDejantee ce n’est pas une opinion arrêtée de ma part, mais je constate que Twitter est de plus en plus un lieu d’animosité, et l’anonymat la renforce (et + généralement le virtuel)

  2. Je suis d’accord sur l’animosité ambiante. Et alors que je l’ai parfois défendue pour certains militants (dont je comprenais l’exaspération) je trouve qu’elle prend des proportions vraiment désagréable.

  3. La nature de la régulation conduit a faire peser la responsabilité en bout de chaîne ou en début au niveau de l’auteur. La contrainte de traçabilité + de responsabilité implique que l’anonymat devienne difficilement tenable sur le long terme.

  4. Bonjour,

    Votre position est raisonnable et votre raisonnement argumenté, pour autant la question de l’anonymat sur Internet est un peu plus vaste que la seule question de l’expression sur les réseaux sociaux et Twitter en particulier et de sa gestion par les professionnels de la communication.

    L’anonymat de façon général induit une absence de droit applicable ou plus précisément une très grande difficulté pour le faire appliquer. Cette situation nous amène a affronter une zone de non droit dans notre vie numérique, cette même vie numérique prenant une part de plus en plus importante de notre vie de citoyen que ce soit face aux trolls que vous évoquez ou face a toute forme d’arnaques, intox, manipulations ….

    Le fondement de toute société (démocratique ?) est le respect de l’état de droit et sans cela on ne peut qu’assister a un délitement social. Par ailleurs et plus insidieusement cet état de non droit ne peut pas être sans incidence sur le comportement social individuel dans le monde réel.

    Au final, la position défensive que vous partagez est utile en ce sens qu’elle peut aider immédiatement mais elle ne s’adresse qu’au émetteurs d’informations sur les réseaux sociaux et pas aux lecteurs de ces informations qui restent exposés à la même situation. Elle ne peut dans ce sens être une réponse systémique définitive et surtout pas une réponse pour tous.

    Une fois tout cela posé, je comprends aussi parfaitement que dans notre monde le droit est géographique et que le Net ne l’est pas, c’est ainsi sur d’autre sujets comme l’économie globalisée.
    J’entends aussi que la question de la liberté d’expression ne se pose donc pas de la même façon pour tous et partout, néanmoins cette situation ne doit pas nécessairement conduire uniquement à un nivellement par le bas.

    La question est donc plus vaste et complexe que la seule gestion des trolls sur Twitter, votre solution individuelle (encore une fois utile) ne me semble pas une réponse suffisante et présente le risque d’une forme de ‘désocialisation rampante’ amenant le citoyen a affronter a son seul niveau des dérèglements globaux.
    Cette situation n’est pas bonne socialement et par nature très inégalitaire compte tenu de la très forte disparité des compétences individuelles face au monde numérique.

    Encore merci pour cet éclairage, qui pose pour une fois e débat en dehors du champs des démagogues, arnaqueurs et dictateur en puissance.

  5. @Philippe Metzger tout à fait d’accord sur fait que la seule gestion des trolls sur Twitter ne suffit pas et tout à fait d’accord sur le fait que c’est une solution individuelle donc réservée à ceux qui prendront la peine d’investir du temps et qui ont les compétences pour ça.

    C’est pourquoi j’ouvre à la fin de ce billet sur quelque chose de plus large : la vraie solution c’est l’éducation aux médias, l’éducation aux nouveaux médias. Certes on pourra me répondre que c’est plus facile à dire qu’à faire, mais de même qu’on éduque ses enfants en leur expliquant qu’on n’insulte pas quelqu’un dans la rue sans en assumer les conséquences, de même, les parents, l’école, les associations et autres tiers lieux, devraient expliquer qu’Internet est un espace public et qu’en tant que tel il y a des règles à respecter. Ça s’appelle le vivre ensemble et ça s’apprend. Par exemple, plutôt que d’apprendre aux élèves à coder ou d’équiper toutes les écoles de tablettes (comme si glisser son doigt sur un écran était une compétence) peut-être faudrait-il enseigner le numérique autrement et enseigner aux élèves à lire, écrire, créer, publier, partager et remixer. Bref, éduquer plutôt qu’interdire.

  6. @Barbayellow

    Je partage totalement la nécessité de l’éducation dés lors qu’il s’agit du vivre ensemble et du partage de l’espace public qu’est le Net (bien qu’en l’espèce, on parle plus d’adultes responsables que d’enfants)

    Neanmoins comme vous le disiez il arrive (ou devrait arriver) un moment ou chacun doit assumer les conséquences de ces actes eventuellement inciviles. Le principe de l’état de droit c’est de rendre publique les règles (éduquer si vous préférez) et dans le même temps de donner à la société les moyens que ces règles soient appliquées équitablement à tous.

    L’anonymat sur Internet pose question en ce sens que ‘techniquement’ il permet à tous de se soustraire aux conséquences. En somme il met aux même niveau l’opposant politique ou le lanceur d’alerte et l’armée de petits trolls / escrocs etc …

    Oui, s’il faut une réponse immédiate alors il faut sans doute choisir le moindre mal et protéger les premiers, mais ne pas s’interroger sur les effets délétères des seconds sur notre société n’est pas de ‘bonne gestion’. En somme est il encore permis de rêver d’un Net ou il n’esxisterait pas de moyens de faire appliquer la bienséance/règle/loi (appelons cela on veut) ?

    Au vu de l’évolutions récente du net et en particulier de la re-centralisation de la parole liée à l’apparition des réseaux sociaux, je ne suis pas certain que bonne vieille ‘netiquette’ soit une réponse suffisante (en particulier si on considère que l’armée de petit trolls qui sappent le système peut elle même être facilement manipulée)

    Tout comme je ne suis pas certain que l’éductation soit suffisante pour expliquer a un fraudeur fiscal que son comportement est asocial, je ne crois pas non plus que l’éducation (oh combien nécessaire pour rendre la situation plus égalitaire) soit suffisante pour améliorer la situation sur ce qui est devenu l’outil de tous.

    C’est un débat important et sans doute amener à le devenir plus encore. Il faut,je pense, en poser les tenants et aboutissants de la manière la plus impartiale pour éviter son instrumentalisation pas les tenants des positions les plus radicales sur le sujet. En somme espace publique -> débat publique

    Le net a été une utopie et par certains égards le reste encore tant la compréhension globale est loin d’être achevée, pour autant c’est aussi devenu une réalité quotidienne qu’il va falloir accepter de réguler comme la pluspart des activités humaines (je ne vous dit pas que cela me réjouit, mais …).

    Non décidement pas de ricanement pour ma part, mais le sentiment que la réponse immédiate suffira de moins en moins et qu’il est préférable d’organiser/accompagner plutôt que de voir le système exploser avec des conséquences encore plus graves…

    Le débat vire à la conception même que nous avons de nos sociétés et finalement c’est peut être la qu’il se trouve.

  7. Plus encore que l’agressivité, c’est la malhonnêteté qui me rend fou. Et ça, les « anonymes » sont loin d’en avoir le monopôle comme l’attestent les tweets de certains militants, journalistes et autres « intellectuels » ayant pignon sur rue. S’il y avait moyen d’écrire directement à ces « faiseurs d’opinion » en étant à peu près sûr de recevoir une réponse, je ne serais pas sur les réseaux antisociaux. Ce qui n’est pas une excuse car j’y perds mon temps.
    Cordialement,

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