Des blogs aux réseaux sociaux, la conversation s’est-elle appauvrie sur le web ?

Morning Web, par Rich Herrmann, licence Creative commons

Les médias traditionnels diffusent des messages, les blogs démarrent des conversations. Telle était la baseline du blog de Loïc Lemeur, VRP du blogging en France dans les années 2000. Et de fait, c’est vraiment l’espoir que beaucoup – dont moi – avaient placé dans les blogs et le web. Internet allait devenir un espace de conversation sur des grands et petits sujets, où tout le monde, par blog interposé, argumenterait et contre-argumenterait à coup de commentaires, de billets et de trackbacks. Et puis…

Et puis, les réseaux sociaux sont arrivés. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, les fameuses conversations dont parlait Loïc Lemeur ont déserté les blogs pour se transformer en like et RT et se sont appauvries au passage.

Hossein Derakhshan : The Web We Have to Save

Hossein est un blogueur iranien, emprisonné en 2008 pour avoir publié des articles critiques sur son blog. A l’époque où il est emprisonné, les blogueurs sont comme il l’écrit lui même, de véritables rockstars.

Cinq ans plus tard, Hossein est libéré. Il reprend son activité en ligne, publie un billet, le partage sur Facebook, et se rend compte que son blog, ses billets, ses opinions, sont tombées au pire dans l’oubli au mieux dans l’indifférence. Il l’explique dans un long article, The web we have to save (version française ici : Six ans après, Internet se recroqueville) :

Six ans, c’est long en prison, mais sur Internet, c’est toute une époque. Le processus d’écriture n’y avait pas changé, mais la façon de lire – ou en tout cas de faire lire – y avait évolué de façon spectaculaire. On m’avait prévenu de l’importance qu’avaient pris les réseaux sociaux pendant mon absence, je savais donc au moins une chose : pour attirer les lecteurs, il me fallait désormais utiliser les médias sociaux. J’ai essayé de poster sur Facebook un lien vers un de mes articles. Il s’est avéré que Facebook n’en avait pas grand-chose à faire, et que mon lien a fini par ressembler à une petite annonce sans le moindre intérêt. Aucune description. Pas d’image. Rien. Il a amassé trois likes en tout et pour tout. Trois. Fin de l’histoire. Là, j’ai vraiment compris que les choses avaient changées.

En cinq ans, l’audience s’est déplacée sur les réseaux sociaux. Et au passage, ainsi qu’il l’écrit lui-même, les conversations se sont appauvries :

Je ne peux pas fermer les yeux su ce qui est en train d’arriver : une perte de diversité intellectuelle et du potentiel énorme qu’internet portait pendant ces périodes difficiles troubles. Avant, le web était assez sérieux et puissant pour m’avoir valu d’aller en prison. Aujourd’hui ça ressemble à du divertissement. A tel point que l’Iran ne prend même plus des réseaux tels que Instagram assez au sérieux pour les bloquer.

Redonner vie aux conversations

Je ne suis pas dissident politique, je ne suis pas iranien, je n’ai pas non plus passé 5 ans en prison mais j’ai constaté le même phénomène ici. Alors qu’en 2008, certains billets obtenaient plusieurs dizaines de commentaires, je me sens aujourd’hui sur ce blog comme Robinson au milieu de son île, seul (mais pas perdu).

Ou ce que j’écris est devenu inintéressant, ou le phénomène décrit par Hossein n’est pas circoncis à l’Iran et au débat sur la politique iranienne et concerne tous les blogs, tous les sujets. Parce que j’ai un gros ego, la deuxième hypothèse m’a paru être la plus plausible.

Pour retrouver les conversations qui se déroulent sur les réseaux sociaux mais commencent bien souvent sur des blogs, j’ai installé un plugin qui rapatrie les commentaires publiés sur des billets à partir de Twitter ou Facebook. Miracle de la technologie, j’ai récupéré à nouveaux des commentaires et de ce fait, des conversations. Presque une centaine pour certains billets. Les conversations existent donc toujours, mais moins sur les blogs et beaucoup sur Facebook et Twitter.

Cependant, à la lecture des commentaires rapatriés ici, je dois avouer que je partage le sentiment d’Hossein : les conversations semblent s’être appauvries. Parfois, je tombe sur une longue liste de ça :

Une liste de RT et de Likes

Pour être inclus dans une conversation au paléofacebook, il fallait écrire un commentaire. Aujourd’hui, un simple clic sur le bouton J’aime ou RT suffit. Affichés les uns sous les autres, J’aime et RT ne font pas vraiment sens et ressemblent plus à un trophée du genre « regardez comment j’ai trop été liké » et je m’en excuse, mais ces partages sont fait pour exister hors l’espace de ce blog. Et je continuerai à rapatrier les likes et les RT car au milieu de ces interactions basiques on voit parfois surgir des vrais commentaires, qui ne sont plus publiés originellement sur ce blog mais bel et bien sur Facebook ou twitter, tel que celui de Fatouma sur un billet sur les chromebooks :

Un commentaire, un vrai, posté depuis Facebook

Et quand bien même il n’y aurait qu’un longue suite de like et de RT sur un billet, ces « commentaires » témoignent de l’existence de liens entre des individus. Et c’est ça l’essence du web. C’est tout le sens de la réponse faite à Hussein par Zeynep Tufekci The Web of Relationships We Have To Save à lire également) :

A link isn’t just a link, or a hit to be counted. A link is a relationship between people.

La conversation en se déplaçant sur les réseaux sociaux s’est peut-être appauvrie – moins de commentaires, plus de likes, moins de débats, plus de RT – mais elle s’est élargie. Est-ce qu’il vaut mieux un débat longuement et savamment argumenté entre quelques happy few ou un débat moins soutenu entre plus de monde ? Je vous laisse en débattre sur Facebook, Twitter ou même ici 🙂 Moi j’ai fait mon choix.

Réagissez

Si ce billet vous a plu ou si vous voulez apporter des précisions, ou si vous n’êtes pas d’accord avec ce que je raconte, c’est ici qu’il faut vous manifester. Je me réserve toutefois le droit de supprimer toute contribution insultante ou qui n’aurait rien à voir avec la choucroute.

  1. Je me faisais la même réflexion il y a quelques jours, concernant ce manque de commentaires, particulièrement pour certains billets qui interpellent parce qu’ils invitent à réagir de part leur sujet, leur ton ou les opinions tranchées qu’ils présentent. Cependant, je n’ai pas lié seulement cela aux réseaux sociaux. J’ai pensé à la multiplication des contenus, des informations, des points de vue et donc des sollicitations au quotidien que nous, internautes, avons. Et dès lors, prendre le temps de la réflexion, de l’écriture, pour commenter et échanger, revient à faire un effort supplémentaire (et répété) bien plus important que de liker et de partager.
    Je réfléchissais à mes lectures sur le web, au temps que je prenais pour lire les billets de blog, par exemple. Il me faudrait doubler ce temps pour commenter vraiment, c’est-à-dire argumenter, exposer les raisons pour lesquelles je suis d’accord ou pas. Prendre le temps, j’avoue ne pas le faire souvent.
    Autre point : je préfère ce « débat moins soutenu » mais avec plus de monde. Cependant, encore faut-il qu’il se déroule réellement… Bref. Je n’ai pas une idée précise de ce que je préfère, finalement. J’en suis à me dire, tout débat est bon à prendre plutôt que rien du tout.

  2. Cela fait un moment que je ne cherche plus à comprendre le comportement des lecteurs. Je me suis juste fait à l’idée qu’un fois qu’on a écrit, le billet ne nous appartient plus. Les lecteurs s’approprient du contenu et vont en débatre où ils veulent , parfois juste en famille (combien de fois cela m’est-il arrivé…).
    Une fois j’ai écrit un papier sur des haïtiens à São Paulo, le billet a été partagé des milliers de fois, et j’ai bien senti que je ne contrôlais plus rien sur ce partage « viral ».
    Je sais bien que mes lecteurs sont là meme quand j’ai 12 likes… je le vois sur Google Analytics, ils viennent et passent 3 à 4 minutes sur un billet, meme s’ils ne commentent pas toujours.
    Parfois , tu as des billets où les gens vont commenter 🙂
    on ne peut pas contrôler.

  3. Je rejoins Mylène. C’est par facilité (pour cause de saturation?) que la plupart se contentent de tout centraliser sur un medium, Facebook, Twitter ou autre.
    Je te rejoins sur le suivi des commentaires sur Twitter. C’est infernal. Pas mal de blogs connus ont même désactivé les commentaires sur leur site pour éviter la gestion des spams. Je peux comprendre. Et enfin, « modérer » des commentaires qui ne peuvent dépasser 140 caractères est plus aisé.

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