Des mots pour Charlie

Le 7 janvier, j’ai été assommé.

Le soir même, j’étais place de la République avec des collègues et camarades de Reporters sans frontières. Je les ai vite perdus dans la foule. J’ai retrouvé, le monde est petit, d’anciens collègues descendus eux aussi manifester leur colère, leur indignation, leur stupéfaction, leur tristesse, c’est selon. C’était rassurant de voir que cette manifestation spontanée l’était vraiment et que ce n’était pas juste un truc corporatiste ou une manif obligatoire d’ONG. J’ai eu envie de rédiger un billet brillant, rageur, énervé, mais les mots ne sont pas venus.

Après la marche du 11 janvier et cette belle unité, le peuple de France triste, digne et fier, dans les rues de Paris et d’ailleurs, avec à ses côtés quelques petits dictateurs par ci par là mais dans une grande fête la présence de  pique assiettes est inévitable, j’étais gonflé de fierté et d’optimisme. J’ai voulu écrire quelque chose, mais les mots ne sont pas venus.

Puis, comme après toute fête, est venue la gueule de bois. Les #jenesuispasCharlie, les imbéciles #jesuiskouachi ou #jesuiskoulibaly, les gardes à vues et comparutions immédiates, les mesures exceptionnelles sans lois d’exception [1] et les conspirationnistes idiots [2]. Là encore, j’ai voulu écrire quelque chose, mais les mots ne sont pas venus.

Et puis je suis tombé sur les mots de JMG Le Clézio, dans Lettre à ma fille, au lendemain du 11 janvier 2015.

Trois assassins, nés et grandis en France, ont horrifié le monde par la barbarie de leur crime. (…)  Le premier souffle de vengeance qui passe les a embrasés, et ils ont pris pour de la religion ce qui n’était que de l’aliénation.

C’est cette descente aux enfers qu’il faut arrêter, sinon cette marche collective ne sera qu’un moment, ne changera rien. Rien ne se fera sans la participation de tous. Il faut briser les ghettos, ouvrir les portes, donner à chaque habitant de ce pays sa chance, entendre sa voix, apprendre de lui autant qu’il apprend des autres. Il faut cesser de laisser se construire une étrangeté à l’intérieur de la nation. Il faut remédier à la misère des esprits pour guérir la maladie qui ronge les bases de notre société démocratique.

Ce sont les mots que j’aurais voulu écrire, sur les meurtres, sur la marche, sur la gueule de bois, et sur l’après.

Photo : Yves Tennevin, Rassemblement de soutien à Charlie Hebdo – 7 janvier 2015 – Toulon – P1980310Certains droits réservés.

  1. On l’espère vraiment Manu et on y veillera.
  2. Il en faut dans toute bonne démocratie, c’est bon pour le business des anxiolytiques.

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