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« Les forçats de l’info ». L’info n’est pas fraîche

Après les OS de l’info de télérama , voici venus Les forçats de l’info de Xavier Ternisien pour le Monde.fr.

Les forçats de l'info

Le papier de Xavier Ternisien relate les conditions terrribles (avec 3 r parce que ça fait plus dramatique) dans lesquelles les nouveaux journalistes, comprendre ceux qui travaillent pour le web, exercent leur beau et noble métier. Enfin plus aussi beau et noble que ça à lire le fameux papier. Dès les premières lignes, Xavier Ternisien emploie les termes de « pakistanais du web » et « journalistes low cost » pour qualifier ses confrères du web. Même si cette expression recouvre une partie de la vérité – il est indéniable que les cadences sur le web sont plus soutenues que celles du papier (voire c’est carrément pas le même métier) – Xavier Tieresen en fait un peu trop et donne dans le misérabilisme là où il aurait plutôt fallu creuser les raisons de cette évolution.

Ce qui est intéressant dans ce papier c’est qu’il est la marque du fossé qui existe entre les vieux de la vieille [1] qui n’ont pas vu leur métier évoluer et les journalistes d’aujourd’hui, ceux du web. On a l’impression à lire cet article que les vieux journalistes découvrent avec effroi les conditions dans lesquelles travaillent leurs jeunes collègues. Ho, les gars, c’est pas nouveau ! Réveillez-vous ! Descendez un peu dans vos rédactions web [2] et allez constater par vous même à quel point votre métier a changé. Faites votre métier de journaliste aie-je envie de dire. Et plutôt que de donner dans le misérabilisme, essayez de comprendre pourquoi ce métier, votre métier, en est arrivé là.

Un autre métier

Pour avoir travaillé dans un groupe media pure player [3] et pour avoir côtoyé là-bas des  journalistes web, je sais que ce métier a changé. Certains de mes anciens collègues ayant travaillé dans la presse papier avant, ceux-là m’ont toujours dit que leur passage sur le web s’est accompagné d’un accroissement de leur charge de travail. Lorsqu’ils travaillaient pour un magazine papier, ils amenaient leur article au journal, le SR le reprenait et leur travail s’arrêtait là : investigation et rédaction. Pas de stress tant que le bouclage était loin, pas de contraintes de saisie, pas d’hyperliens  à ajouter, pas d’enrichissements sur l’article à apporter. La fabrication et le travail de journaliste étaient clairement séparés.

Sur le web, c’est une autre histoire. Les journalistes saisissent eux même leur papier dans l’outil de publication, le papier est repris pas le SR lorsqu’il y en a un et lorsqu’il n’y en a pas c’est le collègue d’à côté qui le relit. On appuie sur un bouton et hop, c’est publié. Mais une fois publié, c’est pas fini. On suit la vie de l’article,  on fait des erratum lorsqu’il y a lieu, on modère les commentaires et on y répond si besoin. Et le bouclage c’est tous les jours, toutes les heures, dès qu’un article est publié. L’info sur le web fonctionne sous forme de flux, en continu, avec la pression qui va avec : premier arrivé, premier servi (par les moteurs de recherche). Si l’info tombe à 22h45, celui qui la publie à 22h46 fera un plus gros score que les autres, c’est mathématique.

Le score, parlons en également Xavier. Sur le web, on a des outils statistiques précis, on sait quelle news fait un carton, on sait à quelle heure les internautes lisent le plus, on connait le taux de clics, le nombre de pages vues par lecteur etc… Le ROI est facilement mesurable. A tel point que la donnée économique s’est insinuée de façon sournoise dans la fabrication de l’info. Chez ce pure player, on savait que si on publiait 4 articles par jour et par journaliste sur tel titre on aurait  à peu près 400 00 pages vues par jours – alors pour gagner des pages vues on est passé  à 5. Plus c’était pas possible. Il aurait fallu recruter. Et ça augmentait le cout de l’info. Pas possible donc.

J’ai même entendu un  manager (non journaliste) demander aux rédactions si elles pouvaient faire des papiers moins longs mais plus souvent. En gros : moins de qualité mais plus de quantité. Heureusement, d’autres managers avaient une vision un peu moins pécuniaire de leur métier à l’époque.

Pour autant, ces journalistes sont restés sur le média web – déjà parce que les places sur le papier, de moins en moins nombreuses, sont trustées par les vieux journaleux comme vous Xavier, trop contents d’avoir les fesses au chaud dans leur rédaction où on peut écrire un article tous les 2 jours si on a envie, si on est bien luné et si on a pas mal à l’estomac ce jour là, et aussi et surtout parce que le web c’est autrement plus intéressant que le papier. C’est moins payé et les cadences sont légèrement plus soutenues (et c’est un euphémisme) certes mais on y est plus connecté, en rentrant chez soi comme vous le dites dans votre papier, on peut aller éditer un article (ouhhh le vilain – il a retouché son article pour y ajouter un nouvel éclairage et enrichir son papier. Mais il est fou ! Il veut tuer le métier ce jeune geek), on peut lier ses sources, on peut citer d’autres confrères, on peut y ajouter du son, de la vidéo, on peut se confronter à ses lecteurs (vous savez Xavier, ces gens qui achètent votre journal et qui vous envoient des lettres dans le courrier par la poste que vous publiez parfois au début du journal, bha sur le web, c’est pareil, sauf que les réactions c’est pas par la poste qu’elles arrivent, c’est dans les commentaires et sur tous les autres sites – c’est d’ailleurs pour ça que vous êtes devenu une célébrité cette semaine), on peut tenter des expériences comme ici ou … Bref sur le web, le métier de journaliste se réinvente. Et l’avenir de la presse, il  est certainement plus chez les pakistanais du web que chez les cinquantenaires du papier.

Un autre article ?

D’ailleurs Xavier, plutôt que d’angler votre papier sur les horribles conditions de travail des pakistanais de l’info, plutôt que de porter votre regard de journaliste papier avec compassion (pitié?) sur vos pauvres collègues du web, et puisque vous avez le temps, car je continue à croire que vous êtes un journaliste de la rédaction papier du monde et que vous n’êtes pas tenu  de pondre 4 articles par jour sinon vous n’auriez pas qualifié Johan Hufngel de webmaster [4], vous auriez eu intérêt à parler des nouvelles expériences tentées ici et là pour faire en sorte que l’info ne devienne pas une marchandise comme les autres, vous auriez eu intérêt à parler de Mediapart, de Rue89, de Novövision, bref de tous ces geeks au teint blafard pour reprendre vos propres mots qui tentent de réinventer votre métier et de lui donner une pérennité économique avant que celui-ci ne s’effondre et que les journalistes papiers ne tombent à leur tour au niveau des os du web. Dépêchez-vous Xavier : d’après les chiffres de diffusion du monde, vous êtes en sursis.

  1. Xavier Tiersen est un journaliste de la rédaction papier comme en atteste le savoureux encart qui accompagne l’article sur le site internet du monde.fr et titré Précision de la société des rédacteurs du monde interactif et qui se finit avec cette phrase en forme de litote à destination des collègues du papier :

    Au-delà de ces précisions factuelles, la Société des rédacteurs du Monde interactif entend souligner que le journalisme en ligne a une spécificité reconnue et qui gagne à l’être davantage. Cette mutation du métier appelle l’ensemble de la profession à réfléchir sur son avenir, sans regards méprisants ou apitoyésniconsolation.

  2. Même s’il est vrai qu’au monde, il ne suffit pas de descendre mais il faut aussi prendre le métro pour aller jusqu’à porte d’Ivry
  3. Tout le monde comprend que pure player signifie acteur web uniquement, sans publication papier ou je dois également traduire pour Xavier ?
  4. Johan Hufnagel est le rédacteur en chef de Slate.fr. Et oui Xavier, il y a aussi des redac’ chef sur le web. Précédemment chez 20 minutes.fr, son départ forcé a d’ailleurs fait un tollé dans le petit monde du journalisme web, chez vos collègues.

Réagissez

Si ce billet vous a plu ou si vous voulez apporter des précisions, ou si vous n’êtes pas d’accord avec ce que je raconte, c’est ici qu’il faut vous manifester. Je me réserve toutefois le droit de supprimer toute contribution insultante ou qui n’aurait rien à voir avec la choucroute.

  1. “Les forçats de l’info”. L’info n’est pas fraîche http://bit.ly/aR9xo

  2. “Les forçats de l’info”. L’info n’est pas fraîche. http://bit.ly/NK0Gh Billet intéressant.

  3. RT @StevenJambot: “Les forçats de l’info”. L’info n’est pas fraîche. http://bit.ly/NK0Gh Billet intéressant.

  4. “Les forçats de l’info”. L’info n’est pas fraîche. http://bit.ly/1a6YrM

  5. Pakistanais du web…nul doute que les pakistanais seraient ravis d’entendre ceci. Certainement Xavier se sent menacé par ces jeunes loups qui n’ont pas peur d’enfiler les heures et savent se débrouiller avec les nouvelles technologies. Ceci dit je suis d’accord avec lui quand il conclut: « […]ils se consolent en se disant que l’avenir leur appartient. »
    Mathieu.

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